
En tant que chercheur travaillant, entre autres, sur les facteurs génétiques sous-jacents au comportement humain, ou encore sur les différences cognitives et cérébrales entre les sexes, j’ai vite eu l’occasion de remarquer que parler de ces sujets en public engendrait des expériences inhabituelles, par rapport à d’autres de mes sujets de recherche. On se retrouve souvent confronté à des oppositions d’une nature très particulière.
En effet, ce n’est pas tant un problème de désaccord scientifique. Des désaccords, il y en a sur tous les sujets, et tout chercheur qui expose ses résultats, par écrit ou par oral, y est habitué. Débattre (parfois âprement) de la validité et de l’interprétation de ses propres résultats et de ceux des autres, cela fait partie du métier. Mais curieusement, dans les domaines que j’ai cités, et plus généralement concernant la biologie du comportement humain, les débats publics portent rarement sur les questions de fond et sur les données. Ils portent le plus souvent sur les implications (présumées) des résultats et sur les intentions (présumées) des chercheurs qui en font état. La question de la vérité des énoncés semble reléguée au second plan par rapport à la dénonciation de leur caractère scandaleux. C’est évidemment très déstabilisant pour le chercheur non averti, habitué à défendre ses conclusions sur la base de données et d’arguments méthodologiques et logiques.
On se retrouve confronté à des gens qui, sous prétexte qu’ils se pensent dans le « camp du bien », s’attaquent à tout résultat qui leur semble alimenter le « mal ». Et on se retrouve à devoir perdre beaucoup de temps à réfuter des sophismes désolants, plutôt qu’à communiquer sur les données scientifiques ou à travailler à en produire de nouvelles.

Le pire, c’est qu’il n’y a bien souvent pas de désaccord politique substantiel entre le chercheur qui présente des résultats de la biologie du comportement, et son détracteur qui l’accuse d’être un affreux raciste, sexiste, faisant le jeu de l’extrême droite. Ces accusations (pas toujours voilées) sont donc d’autant plus désagréables qu’elles sont totalement injustes. Ce qui est en cause, c’est avant tout l’idée que se font certains des implications de la biologie du comportement. Mais ces idées sont elles-mêmes très discutables, comme ce livre en fait l’excellente démonstration.
Ce qui est en cause également, c’est aussi l’idée selon laquelle connaître la vérité sur l’état du monde est une préoccupation secondaire, qui doit être subordonnée aux objectifs politiques (forcément justes et prioritaires, puisqu’on est dans le « camp du bien »). Idée pourtant insupportable à la plupart des chercheurs pour qui la recherche de la vérité est le but premier de leur activité, et n’a pas à être compromise, qu’on aime cette vérité ou pas. Cette confusion basique entre les faits et les valeurs, pourtant connue de longue date, n’en finit pas d’être commise.
L’argumentaire que Stéphane Debove déploie dans ce livre, j’ai moi-même été obligé de le réinventer pièce par pièce, en réponse aux commentaires reçus lors de mes conférences, sous mes articles de blog et sur les réseaux sociaux. De même que nos aînés précurseurs de la sociobiologie ont eu à l’élaborer il y a déjà 50 ans. Comme dans un vieux film de zombies, on passe son temps à détruire toujours les mêmes critiques, mais elles se relèvent et reviennent à l’attaque sans cesse.
Il était donc grand temps qu’un recueil complet et à jour des sophismes opposés à la biologie du comportement et des contre-arguments qu’on peut leur opposer soit fait. Stéphane Debove s’est attelé à cette tâche ingrate, qu’il en soit remercié. Si ce livre ne parviendra sans doute pas à faire changer d’avis ceux qui sont en guerre contre les résultats scientifiques qui leur déplaisent, il permettra au moins peut-être à la prochaine génération de chercheurs de gagner un peu de temps.
Pour acheter le livre:
Pour prolonger sur le même sujet:
L’excellent blog de Stéphane Debove. Sa chaîne Youtube.
Mon article Éthique et génétique.
merci pour le partage, je trouve que vous vendez bien le livre !
Concernant la primauté des valeurs sur les faits, y a-t-il des différences entre pays ? Ce livre sera-t-il traduit en Allemand ? en Anglais ?
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Je ne pense pas que Stéphane Debove ait l’intention de faire traduire ce livre, bien que les confusions entres les valeurs et les faits ne soient évidemment pas propres à la France. C’était par exemple l’origine même du débat sur la sociobiologie aux USA dans les années 1970.
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Malheureusement, j’ai fait l’expérience personnelle, extrêmement douloureuse, que la science est bien instrumentalisée, dans le contexte médicalisé du comportement humain, pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas, ou ce qu’elle dit plus par pression sociale, si ce n’est politique ou idéologique, que par raison.
Je suis encore surpris d’être en vie. Et pas grâce à la science, ni grâce à la médecine du comportement humain…
Les théories scientifiques ont effectivement le potentiel d’être instrumentalisées pour discriminer, jusqu’à la mort. Ce n’est pas un phénomène Oppenheimer, où on sait que la bombe tue. C’est un phénomène où on dissimule ses intentions dans la littérature scientifique, en espérant qu’en y répétant un mensonge idéologique, il en devienne une vérité scientifique. Pour certains. Mais ces certains sont déjà en trop.
Le fait qu’il existe une bande de benêts dans le public qui ne comprennent pas que le Vrai existe n’invalide en rien le fait qu’il existe une bande de cinglés, disposant d’une autorité médicale, qui tiennent des discours hallucinants et hallucinés, qui les mettent en pratique, et à qui on ne dit jamais rien.
J’aurais plus de facilité à défendre votre point de vue et à vous défendre si je n’avais pas vu le Mal que la Science, instrumentalisée, défend sans s’en rendre compte.
Compte tenu que c’est un dialogue de sourds, que c’est structuré comme un dialogue de sourds, de part et d’autre, et sanctuarisé académiquement et politiquement comme un dialogue de sourds, je me refuse à endosser le costume de Don Quichotte.
Bonne chance.
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Votre dernier article. Je vous cite:
« Quant aux pratiques comme la médecine, la psychothérapie ou l’enseignement, elles ne visent pas à expliquer mais à agir. Ce ne sont pas des sciences, mais elles ont malgré tout besoin des sciences. »
Exact.
Si vous saviez, pourtant, à quel point ce type de propos est considéré hérétique…
Je pense que vous savez que nier à la médecine un statut de science est radioactif, même avec les codicilles que vous y mettez. Je ne pense pas que savez « à quel point ».
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J’ai du mal à voir quelle conclusion vous voulez tirer. Faut-il arrêter toute science, sous prétexte qu’elle est parfois instrumentalisée pour de mauvais usages? Ou ne faut-il pas s’attaquer plutôt aux mauvais usages?
Je plaide simplement pour la seconde solution, parce que c’est la seule logique et la seule viable. On ne le fait sûrement pas assez, et pas assez bien, mais on s’efforce quand même de le faire, et on a déjà pas mal de lois pour ça (lois de bioéthique, code de la santé publique, et tout le code pénal, car tous les crimes peuvent s’appuyer sur des connaissances scientifiques). Pour donner un exemple particulièrement extrême d’instrumentalisation de la science par l’un de ses propres acteurs, Raoult a déjà été (modérément) sanctionné mais ses ennuis ne font que commencer!
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Pourquoi est-ce que le constat que je fais est systématiquement caricaturé en opposition à la science ?
Je commence à en avoir un peu assez.
Non. Raoult n’est pas un cas extrême. C’est un cas médiatiquement purullent. Je connais un véritable cas extrême, non médiatique, et, Raoult, à ma connaissance, ne prône pas des camps de concentration. Je connais un cas, personnel, proche, qui prône des camps de concentrations. Et le maquillage sournois et odieux de ses propos dans des journaux pseudo-scientifiques me révulsent du matin au soir.
Certes, ce n’est pas là de la science. Mais la loi, qui est censé protéger de ces dérives, ne protège pas. Du tout. Et même impose, par l’absence d’une liberté d’expression suffisante en droit français, d’en parler publiquement.
Et pourquoi la loi protège ces dérives ? Parce que le statut de ces personnes, qui réclament des camps de concentration en maquillant leurs propos de pseudo-science médicale, sont considérés comme la science par la loi.
Médecin = Science.
Non-médecin = Crétin. Même passé, comme vous et moi, en des qualités différentes, par l’X et une ENS.
Marre de cette hypocrisie.
Des médecins, encore, de nos jours, réclament des camps de concentration.
Ou, dans leurs bons jours, trouvent que l’inquisition, c’était sympa, et qu’on devrait la réimposer de nouveau de nos jours via la médecine. Je n’exagère pas là le moins du monde.
Fait. Non négociable.
Raoult = petit joueur.
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Désolé si vos propos sont caricaturés, mais c’est juste parce qu’ils ne sont pas clairs du tout. Vous dénoncez des actes ignobles à grands renforts de mots outranciers, sans jamais dire clairement qui a fait quoi ni donner la moindre référence ou le moindre élément factuel. Je ne comprends tout simplement pas de quoi vous parlez. Qui donc prône des camps de concentration, et qu’est-ce que cela a à voir avec le livre de Stéphane Debove qui est le sujet de cette page?
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Le lien avec le billet est simple: vous vous plaignez de politisation de la science, que vous voyez dans vos conférences, y compris de la part de gens, comme moi, partageant vos inclinations politiques.
C’est là un discours qui est toutefois inaudible quand on constate que la science sert de couverture à des pratiques médicales politisées.
Sur la génétique, oui, Monsieur, je connais plus d’une personne qui fait le lien entre génétique et racisme, et, pour un médecin que je connais en particulier, avec les camps de concentration. J’insiste.
Quand on connait ces gens là, navré, mais on ne peut s’étonner de la réception politique des vérités scientifiques par des gens comme moi qui en ont une peur bleue. (i.e. le sujet de votre billet.)
Continuez à défendre la science, Monsieur. Mais, de grâce, cessez de vous étonner des conséquences de l’incapacité de la science à ne pas se faire instrumentaliser dès que des discours politiques ou médicaux s’en mêlent.
Je n’ai quant à moi plus le luxe d’acquiescer à l’existence d’un facteur g dans un contexte comme le mien, où la science est, de fait, depuis longtemps, politisée.
Si j’acquiesce à son existence, <a href= »https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S022296170400042X« >je tends la corde avec laquelle on me pendra.</a> Le fait est qu’il en va de même instinctivement de même pour beaucoup de gens dans les conférences que vous faites, où vous déplorez la réception politisée des résultats de la science. Les gens se tendent, quand vous parlez de ces sujets là, et c’en est là la raison instinctive: tendre la corde avec laquelle on nous pendra.
Si vous voulez parler de science, Monsieur, je suis certain d’avoir quelques petites découvertes dans mon domaine d’expertise que je trouve excitantes. En attendant, quiconque osera désormais prononcer le mot « QI » chez moi se fera dégager manu militari. Liste non exhaustive…
Ce mot est politique. Aucun empilement scientifique de papiers, aussi rigoureux soient-ils, ne pourra effacer la politisation de ce terme et la violence discriminatoire physique qui lui est désormais associée.
Je ne vois pas pourquoi je devrais souffrir de flashs de type PTSD et de tremblements de type parkinsoniens (comme à l’occasion de cette réponse) sous prétexte que je devrais laisser la science se faire pour in fine se faire immanquablement instrumentalisée et ainsi lourdement me nuire. Le prix à payer n’est plus acceptable.
Marre d’être le dindon de la farce.
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Bonjour M. Ramus,
Je suis, de manière silencieuse, depuis plusieurs années, votre blog et votre page Facebook. Je suis une psychologue de 32 ans, spécialisée en neuropsy et intéressée par la science et l’esprit critique.
Je tenais à vous remercier pour votre travail remarquable, votre honnêteté intellectuelle, votre courage d’aborder certains sujets polémiques de manière à la fois objective, claire et humaine (transidentité, différences hommes/femmes). J’apprécie les valeurs que vous promouvez et incarnez (intégrité intellectuelle, esprit critique, humanisme) loin des discours militants et dogmatiques faciles. Vous êtes un exemple pour moi et quelqu’un que je respecte beaucoup. Poursuivez !
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Merci beaucoup!
Comme vous le savez, on ne reçoit jamais assez de feedback positif, et ça fait toujours du bien!
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Bonjour M. Ramus,À l’instar d’Anaïs, et quoique je ne sois ni psychologue ni passé par une formation scientifique, je vous ai lu (ici) et écouté (via des conférences ou débats enregistrés) durant de nombreuses heures, et vous participez positivement à m’édifier, étoffer ma culture personnelle et affiner mes connaissances — je ne serai jamais expert ou spécialiste, mais le temps et la répétition m’ont permis d’assimiler des savoirs relativement solides.Stéphane Debove fait aussi partie des scientifiques que j’ai longuement écoutés avec attention, et je fus assez navré par les anathèmes dont on l’a indignement affublé et les condamnations morales (très injustes) qu’il a pu recevoir — notamment sur les RS. J’achèterai bientôt son livre, qui me passionnera sans aucun doute.Votre probité et votre patience vous honorent ; votre pédagogie et votre rigueur vous rendent précieux.Merci pour votre travail.Bien à vous.PS : j’ai voulu contribuer aux feedback positif 😉
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pourriez vous m expliquer ce qu est la recherche de LA vérité, quelles sont vos références en sociologie des sciences ou en épistémologie pour asséner une telle affirmation que les scientifiques recherche la vérité, je ne dis pas que c est faux mais une assertion pareille doit être prouvé.
il y a différentes formes de vérité, par exemple on peux expliquer comment un coureur fait pour courir le 100m en moins de 10 seconde mais n expliqueront jamais ce que ressent le même coureur et la vérité phénoménologique que ressent ce coureur.
vous semblez croire que la science serait le seul moyen d acceder à la vérité vrai, alors qu il y a plusieurs forme de vérité ayant chacune leur domaine de validité
la génétique peux expliquer le sentiment de filiation mais n épuise pas le sentiment de vérité de l amour filial et qu elle est le plus stable la vérité scientifique ou le sentiment d amour que ressent une mère?
nos sens nous trompe mais jamais ne nous mentent c est d ailleurs un axiome qui rend la science faisable, sinon comment ferions nous pour être sûr de ce que l on lit sur un instrument de mesure.
une dernière chose vous semblez penser qu il faut continuer la science coûte que coûte et que les profane ne devrait pas avoir leur mot à dire, mais pour qu’elle raison devrions nous privilégier un accélérateur de particule sur un hôpital? Les ressources étant finie il y a des choix politique à faire, qui ont le droit et le devoir d être discuté dans une démocratie.
enfin il est probable que le monde qui a crée les science moderne, c est à dire la modernité capitaliste, s effondre un jour et il n y a aucune certitude sur le fait qu un autre monde est les moyens de taxer suffisamment d argent pour financer de la recherche et les énormes infrastructures que nécessite les sciences modernes, je privilégie le bonheur de la multitude et rien ne dit qu il y ai une corrélation entre bonheur et développement scientifique.
n oublions jamais que le pouvoir d avoir ces infrastructures n est que la résultante de notre domination sur les marchés mondiaux et est donc en soi politique
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Quand je dis que les chercheurs cherchent la vérité, c’est bien sûr un raccourci de langage. Ils cherchent à bâtir des modèles de certains aspects du monde, dont les prédictions soient le plus possible en adéquation avec les données observables. Pour raccourcir, on peut dire que les modèles qui collent le mieux aux données empiriques sont « plus près de la vérité » que les autres, et permettent de mieux « comprendre » le monde. Pour cette notion de vérité, la démarche scientifique est la seule ayant fait ses preuves. S’il y a d’autres formes de vérité, ce n’est pas de cela que je parle.
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