Odile Fillod a récemment publié sur son blog un billet commentant la manière dont je communique sur les différences cognitives entre les sexes, et sur le fait que mes recherches actuelles désavoueraient ce que je disais sur le sujet en 2014. J’avais écris une réponse avec quelques précisions pour son blog, puis j’ai constaté qu’il n’était pas possible d’y poster des commentaire, je poste donc ma réponse ici.

Mon talk TEDx de 2014 sur « Le cerveau a-t-il un sexe? ».

En soi, le fait qu’un chercheur puisse changer d’avis sur un sujet n’est pas un problème. Il est même attendu que l’on change d’avis lorsque des données nouvelles apparaissent et ne sont pas compatibles avec ce que l’on pensait précédemment. Je suis tout à fait prêt à changer d’avis sur les différences cognitives entre les sexes si les données l’exigent. Mais en l’occurrence, je n’ai pas connaissance de nouvelles données qui seraient apparues depuis 2014 qui changeraient ma vision du sujet, et donc je n’en ai pas changé. Il n’y a en fait pas de contradiction entre ce que je disais en 2014, ce que je dis aujourd’hui et mes projets de recherche actuels.

Quand on donne une conférence scientifique grand public en 18 minutes, on s’efforce de raconter une histoire qui est la plus conforme possible au consensus scientifique à ce moment-là, même si on n’a pas le temps d’évoquer tous les résultats pertinents ni d’expliquer les études en détail et qu’on est obligé de simplifier pas mal de choses. Sur le sujet complexe des différences cognitives entre les sexes, il y a énormément de données pertinentes, à travers de nombreuses espèces animales et de multiples disciplines (de la génétique à la sociologie), et donc il faut au préalable faire un effort de synthèse de l’ensemble de ces résultats afin d’en déduire le scénario le plus compatible avec l’ensemble des données. C’est ce que je me suis efforcé de faire pour mon TEDx talk en 2014. Si je devais le refaire en 2026, je changerais certains détails, je modifierais certaines études que je cite (par exemple sur les différences cérébrales je citerais plutôt notre propre étude qui est bien plus probante: Williams et al. 2021), je citerais des méta-analyses plus récentes, mais la teneur générale de mon message serait la même, parce qu’il me semble que la synthèse globale de l’ensemble des données est toujours la même (je pourrais d’ailleurs répéter à peu de choses près l’extrait cité par Fillod).
Pour les personnes intéressées de savoir ce que je dis du même sujet actuellement, il y a une conférence en ligne enregistrée en 2025 dans laquelle je prends beaucoup plus de temps pour examiner de nombreux résultats, pour expliquer notamment le contexte biologique dans lequel on se situe et qu’on ne peut ignorer, même s’il y a encore bien d’autres résultats pertinents que j’aurais pu mentionner (notamment sur les autres espèces animales).

Ma conférence de 2025 sur « Les différences cognitives entre les sexes ».

Comme on peut le constater, en 2025, je cite toujours cette étude de Connellan et al. (2000) qui chagrine tant Odile Fillod. Pas parce qu’elle serait parfaite et qu’elle donnerait un résultat définitif et incontestable, mais parce qu’elle a le mérite d’exister, et que malgré ses limites elle fournit des résultats que l’on doit prendre en compte dans la synthèse globale que l’on fait du sujet. Contrairement à Odile Fillod, je ne considère pas que les différentes limites de cette étude soient rédhibitoires. Conformément à sa méthode habituelle, sa critique consistait en une liste la plus longue possible de défauts de cette étude pour donner l’impression qu’il n’y avait rien à en tirer, mais je ne suis pas d’accord avec cette conclusion. Beaucoup de détails qu’elle souligne n’affectent pas de manière pertinente la conclusion de l’étude. Les biais qu’elle pointe sont des biais hypothétiques, pas avérés. In fine, il n’y a pas moyen de dire si les défauts de cette étude expliquent entièrement ses résultats ou pas. Les défauts de cette étude atténuent le niveau de confiance que l’on peut avoir en ses résultats, mais ne doivent pas conduire à la balayer d’un revers de main comme elle le suggère.

Une autre chose qu’on peut faire en 90 minutes qu’on ne peut pas faire en 18 minutes, c’est de donner au public une indication du niveau de confiance qu’on peut avoir dans chaque résultat. C’est ce que je me suis efforcé de faire dans ma conférence de 2025, en le faisant de manière égale pour tous les résultats, qu’ils viennent à l’appui de facteurs biologiques ou sociaux. Il me semble que c’est une attitude plus honnête et responsable vis-à-vis du grand public que d’exercer son esprit critique à sens unique envers une seule catégorie d’études, comme le fait Odile Fillod sur son blog. Aujourd’hui, je recommande évidemment à toute personne intéressée le visionnage de cette vidéo de 2025 bien plus que celle du TEDx de 2014. Mais comme tout le monde n’a pas 90 minutes devant soi, je considère que le TEDx de 2014 reste une bonne entrée en matière pour les plus pressés.

En tant que chercheur, je considère donc qu’il faut prendre l’étude de Connellan et al. pour ce qu’elle est, une étude unique, avec ses limites (comme toute étude), qui donne un résultat dans lequel on peut avoir une confiance modérée, et dont la plausibilité est aussi à estimer en fonction de sa cohérence avec toutes les autres données connues. En présence d’un tel résultat, la seule manière d’aller plus loin est de tenter de le répliquer. C’est pour cela que c’est l’un de mes projets. Il se trouve que mon laboratoire est l’un des pionniers de l’étude du nourrisson, et qu’en plus il possède une plateforme de test dans une maternité, et que j’ai moi-même une bonne expérience de l’expérimentation sur le nouveau-né, et un intérêt pour le sujet. Je suis donc dans une position très avantageuse pour essayer de le faire, et je crains que si je ne le fais pas moi-même personne d’autre ne le fasse. C’est pour cela que j’ai conçu ce projet. Bien entendu, je ne compte pas répliquer l’expérience de Connellan et al. à l’identique, mais plutôt exploiter les progrès techniques et méthodologiques pour utiliser une méthode plus sensible. Je compte également pré-enregistrer l’expérience et employer de grands effectifs pour avoir une bonne puissance statistique, de manière à ce qu’on puisse avoir une confiance importante dans le résultat final, qu’il montre une différence entre les sexes ou non. Je ne connais pas le résultat à l’avance, je n’ai pas un discours préconçu à diffuser, tout ce que je veux c’est en avoir le cœur net. Ce projet est destiné en premier lieu à satisfaire ma curiosité, mais je sais que cette curiosité est partagée par de nombreuses autres personnes qui en attendent les résultats. J’espère qu’Odile Fillod a, elle aussi, un intérêt sincère pour la réponse à la question des différences cognitives entre les sexes à la naissance, et pas seulement pour la promotion d’un certain narratif.

Connellan, J., Baron-Cohen, S., Wheelwright, S., Batki, A., & Ahluwalia, J. (2000). Sex differences in human neonatal social perception. Infant Behavior and Development, 23, 113–118.
Williams, C. M., Peyre, H., Toro, R., & Ramus, F. (2021). Sex differences in the brain are not reduced to differences in body size. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 130, 509–511. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2021.09.015