Aux Rencontres de l’Esprit Critique 2024, j’ai eu l’occasion de participer avec Lou Girard à un débat intitulé « Le genre précède-t-il le sexe ? » (en référence aux idées de Christine Delphy). Le débat était organisé et animé par Peter Barrett dans un format conçu de manière à le rendre le plus constructif et apaisé possible, en mettant l’accent sur la bonne compréhension des arguments de l’autre, et l’expression des accords autant que des désaccords. J’ai trouvé le format très intéressant et je serais tout à fait prêt à recommencer.

A l’écoute de l’enregistrement, j’éprouve le besoin de prolonger le débat sur un des points. Il s’agit de l’idée attribuée à l’historien Thomas Laqueur (1990) selon laquelle le modèle binaire du sexe n’aurait émergé qu’à partir du XVIIIe siècle, alors qu’auparavant la représentation dominante aurait été unisexe et continue. L’argument de Laqueur se base notamment sur les écrits d’Aristote, auquel il attribue le modèle unisexe. Je fais part de mon étonnement quant à cette affirmation, le sens commun suggérant qu’Aristote pouvait difficilement ignorer qu’il y avait des mâles et des femelles chez l’humain comme chez tous les mammifères. Par conséquent, quoi qu’il ait écrit qui puisse être interprété comme impliquant un modèle unisexe, il devait bien aussi avoir un modèle binaire du sexe dans un coin de sa tête. J’aurais pu ajouter que, quand bien même Aristote et quelques autres auteurs jusqu’au XVIIe siècle cités par Laqueur auraient réellement eu un modèle unisexe, cela n’engage pas l’ensemble de leurs contemporains ni le reste de l’humanité. Mon sentiment, c’est que la distinction binaire entre les sexes mâles et femelles, en tant que rôles reproductifs visibles chez la plupart des animaux et les humains, pouvait difficilement échapper à la plupart des homo sapiens, même bien avant Aristote.

Lou souligne à juste titre que la science a par le passé remis en cause bien des « évidences », et par conséquent le différend entre un historien chevronné qui a passé des années à analyser des textes et moi-même béotien en la matière qui lui oppose mon sens commun n’a aucune raison de tourner à mon avantage. Je suis bien sûr d’accord avec ce point général, ayant moi-même pour hobby de montrer que la recherche en psychologie contredit souvent ce qui relève de l’évidence pour la plupart des gens. Mais dans ce cas précis, il me semble que l’affirmation de Laqueur est incompatible non seulement avec le sens commun mais aussi avec des connaissances bien établies. Par exemple, les humains pratiquent l’élevage depuis au moins 10000 ans, ce qui implique forcément une certaine compréhension de la reproduction animale impliquant un mâle et une femelle. Mon argument est donc que l’affirmation de Laqueur parait tellement extraordinaire, qu’elle nécessiterait des preuves très fortes et convergentes pour être convaincante.

Néanmoins, comme je le dis à la fin du débat, je n’ai aucune compétence en histoire, je n’ai donc pas d’avis éclairé sur la qualité des travaux de Laqueur. En revanche je me méfie des grandes théories bâties sur l’avis d’un unique auteur, et avant d’en accepter les conclusions, j’aimerais déjà savoir si son avis fait l’objet d’un consensus scientifique parmi les historiens des idées. Le jour du débat, ni Lou ni moi n’avions les éléments pour aller plus loin sur ce point.

L’écoute de l’enregistrement a ravivé mon idée d’en savoir plus sur les arguments de Laqueur et le consensus dans son domaine. Je constate que, sur sa page Wikipédia, il est mentionné que son modèle du sexe unique a été critiqué par d’autres historiens des sciences. Pas moins de six références critiques sont citées. J’en ai consulté deux (Park & Nye, 1991 ; Jaulin, 2001). Park & Nye sont très critiques, et contestent à la fois la méthode de Laqueur et l’interprétation qu’il fait d’Aristote et d’autres auteurs jusqu’à la renaissance. Je mets quelques extraits révélateurs dans l’image ci-dessous. Je mets également à disposition l’article intégral pour que chacun puisse lire et se faire son idée.

Morceaux choisis de l’article de Park & Nye (1991).

Jaulin émet des critiques similaires, et cite des passages d’Aristote qui permettent de se rendre compte que Laqueur aurait tout aussi bien pu défendre qu’il avait un modèle binaire du sexe : « le contraire du mâle est la femelle, celui du père, la mère » (Génération des Animaux, 768a25-28). Je découvre au passage que, comme je le soupçonnais, Aristote avait non seulement quelques notions sur la reproduction animale, mais qu’il a écrit 5 livres sur le sujet !

D’autres critiques sont mentionnées sur la page consacrée au livre de Laqueur. Notamment: « En 2013, Helen King fait la première grande critique systématique de la thèse de Laqueur dans son ouvrage The One-Sexed Body on Trial, elle soutient, dans la lignée de Sylvie Steinberg, qu’aucune période historique où le modèle unisexe aurait été dominant ne peut être clairement identifiée. Le modèle unisexe et le modèle à deux sexes auraient coexisté depuis l’antiquité. L’ensemble de l’ouvrage vise à démontrer que le modèle à deux sexes n’est en fait pas une invention moderne. »

Bref, je ne suis toujours pas expert de l’histoire des idées, mais force est de constater qu’un nombre non négligeable de chercheurs dont c’est le métier semblent converger avec mon sens commun, et que la théorie de Thomas Laqueur ne semble pas très consensuelle dans son domaine.

Références

Jaulin, A. (2001). La fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote. Clio. Femmes, Genre, Histoire, 14, Article 14. https://doi.org/10.4000/clio.113 (pdf)

King, H. (2013). The One-Sex Body on Trial: The Classical and Early Modern Evidence. Ashgate. https://doi.org/10.4324/9781315555027

Laqueur, T. (1990). Making Sex: Body and Gender from the Greeks to Freud. Harvard University Press.

Park, K., & Nye, R. A. (1991). Destiny is Anatomy, essay review of Thomas Laqueur, Making Sex: Body and Gender from the Greeks to Freud. The New Republic, 53–57. (pdf)