Préface écrite pour la traduction française de ce livre, publiée en 2020 aux Editions l’Instant Présent.
Adulé ou décrié, le travail du chercheur néozélandais John Hattie s’est imposé comme une référence dans la recherche internationale en éducation. Son livre Visible Learning, publié en 2008, synthétise 800 méta-analyses de 50000 études conduites sur plus de 100 millions d’élèves dans plusieurs dizaines de pays. Il vise à identifier les facteurs et les pratiques qui ont les effets les plus importants sur les apprentissages des élèves. Même si l’on peut critiquer différents aspects de la méthodologie avec laquelle il compile les résultats de multiples études, ce livre est un point d’entrée incontournable dans la recherche en éducation. Mais il intéressera avant tout les chercheurs et reste peu abordable pour les enseignants. Et après tout, les enseignants ont-ils bien besoin de connaître toutes ces études ?
De fait, ces recherches en éducation rencontrent deux limites fondamentales : premièrement, les études expérimentales en éducation, aussi nombreuses soient-elles, n’ont pas réponse à tout et ne couvrent pas toutes les pratiques et toutes les situations possibles. Deuxièmement, en comparant expérimentalement les pratiques pédagogiques, ces études peuvent (au mieux) dire ce qui marche, mais pas nécessairement pourquoi. Interrogeons-nous sur ces deux limites et sur les moyens de les dépasser.
Dans la vraie vie, un enseignant qui s’interroge sur ses pratiques se pose quotidiennement une multitude de questions qui n’ont été abordées dans aucune étude. Quand bien même il existe des études répondant à une question, et quelles que soient leurs qualités, leurs résultats valent pour un ensemble d’apprenants donné dans un contexte donné. L’accumulation d’études différentes et leur synthèse dans des méta-analyses apporte aux résultats un certain degré de généralité, mais n’offre pas non plus de garantie de couvrir tous les apprenants et toutes les situations. Enfin, quels que soient les efforts qu’un enseignant fera pour mettre en œuvre fidèlement les pratiques pédagogiques les plus recommandées par la recherche, il sera parfois difficile voire impossible de les implémenter à l’identique des études dans lesquelles elles ont été validées. Bref, quand bien même un enseignant serait un puits de science tel qu’il aurait assimilé les 50000 études résumées par Hattie et les pratiques qui en découlent, il se retrouverait tôt ou tard dans un « trou » non couvert par les études, ou dans l’obligation d’adapter ces pratiques aux apprenants et aux situations rencontrées, et donc de devoir prendre des décisions difficiles sur la meilleure manière d’adapter sa pratique, parmi toutes celles qui sont concevables.
Comment faire dans toutes ces situations non décrites par la recherche ? Le mieux qu’un enseignant puisse faire, c’est d’utiliser son jugement sur la base de ses connaissances et de son expérience. Cela peut sembler relever de l’intuition, du « sens pédagogique », au même titre que les médecins utilisent leur « sens clinique » pour prendre des décisions dans les cas non couverts par les essais cliniques randomisés contrôlés. Mais les intuitions ne sont pas de la magie. Même si nous n’avons pas conscience des mécanismes de leur formation, elles sont produites par notre cerveau sur la base de nos connaissances et de nos expériences acquises. De la même manière que le « sens clinique » des médecins a d’autant plus de chances d’aboutir à un diagnostic correct et à un traitement efficace qu’il s’appuie sur des connaissances médicales solides, les « intuitions pédagogiques » des enseignants ont d’autant plus de chances d’être justes qu’elles s’appuient sur des connaissances solides des pratiques efficaces, leur donnant les meilleures chances de transférer leurs compétences aux situations nouvelles.
Ainsi, il serait trompeur de croire que, sous prétexte que les études scientifiques répondent rarement aux questions précises que l’on se pose, et ne s’appliquent pas toujours aux situations que l’on rencontre, il serait inutile d’en prendre connaissance. Au contraire, une bonne maîtrise des connaissances scientifiques actuelles sur l’efficacité des pratiques pédagogiques est la meilleure base que les enseignants puissent avoir pour inventer les pratiques qui répondent à leurs besoins dans leurs circonstances à eux.
Abordons maintenant le second point, selon lequel les recherches en éducation permettent de savoir ce qui marche, mais pas pourquoi. C’est vrai, mais ce n’est pas leur objet. C’est là que la psychologie, science du fonctionnement de l’esprit humain, a un rôle important à jouer : en donnant à comprendre comment fonctionne l’apprenant (et aussi l’enseignant !), elle permet de mieux comprendre pourquoi certaines pratiques pédagogiques et certaines situations sont plus propices aux apprentissages que d’autres.
Comprendre les mécanismes psychologiques qui expliquent les résultats des sciences de l’éducation est intéressant en soi, et procure une certaine satisfaction intellectuelle, de savoir non seulement ce qu’il faut faire, mais aussi pourquoi il faut le faire. Mais ce n’est pas son seul intérêt, loin de là. Mieux comprendre les mécanismes est aussi un gage de transfert des résultats de la recherche en éducation aux situations de la vie réelle. En comprenant les mécanismes psychologiques de l’apprenant qui font que certaines pratiques pédagogiques font mieux apprendre que d’autres, l’enseignant est encore mieux à même de combler les trous de la recherche en éducation, d’extrapoler les bonnes pratiques au-delà de celles qui ont été évaluées. Parmi toutes les pratiques concevables que les enseignants peuvent inventer pour répondre à leurs situations réelles, celles qui sont les plus compatibles avec les contraintes cognitives de l’apprenant sont certainement un meilleur pari que celles qui s’en affranchissent.
C’est sur ce terrain que le livre que vous tenez entre les mains ambitionne d’offrir le meilleur des deux mondes. Ecrit à quatre mains par le chercheur en éducation John Hattie et par le chercheur en psychologie Gregory Yates, il ne se présente ni comme un manuel de sciences de l’éducation, ni comme un manuel de psychologie. Il balaye plutôt une succession de thèmes qui sont absolument essentiels pour les enseignants : l’importance de la relation enseignant-élève, de l’automatisation, du retour d’information (feedback), de l’enseignement explicite, de la confiance en soi, de l’auto-régulation, les mécanismes de l’apprentissage et de la mémorisation, les contraintes imposées par l’attention et la mémoire de travail (charge cognitive), et les limites de certains « neuromythes ».
« L’apprentissage visible : ce que la science sait sur l’apprentissage » réalise ainsi un exercice difficile et inédit en langue française, celui de puiser à la fois dans la psychologie et dans les sciences de l’éducation, et d’en extraire les résultats de recherche les plus solides et les mieux établis, afin de distiller aux enseignants une connaissance fiable et à jour, à la fois sur les pratiques pédagogiques ayant le plus fait la preuve de leur efficacité, et sur les mécanismes psychologiques sur lesquels elles s’appuient, leur donnant ainsi les meilleures chances d’extrapoler les bonnes pratiques aux situations réelles qu’ils rencontrent quotidiennement dans leur classe.
Bonjour M. Ramus,
Je suis en général très intéressé par ce que vous écrivez mais j’avoue que votre défense du travail de Hattie me déçoit beaucoup. Certes, d’autres travaux plus sérieux aboutissent (heureusement) aux mêmes conclusions, mais je ne peux que vous joindre l’article d’un statisticien qui montre que les erreurs méthodologiques qu’a fait Hattie rende son travail scientifiquement non valide.
https://www.erudit.org/fr/revues/mje/2016-v51-n2-mje02894/1038611ar.pdfi
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Je connais les critiques des travaux de Hattie, puisque je les mentionne dès mon premier paragraphe.
Et je suis d’accord avec une partie d’entre elles, concernant notamment la manière dont il compile des tailles d’effet de nature différente.
Mais on ne peut déduire de ces critiques qu’on pourrait rejeter en bloc tout ce qu’il a écrit (ce que font certains abusivement). Il faut prendre ses tailles d’effet avec prudence, mais la plupart des facteurs qu’il a identifiés comme ayant un effet important ont un effet important, quelle que soit la manière dont on fait les méta-analyses. Son livre Visible learning reste donc un point d’entrée utile vers la littérature scientifique, pour des chercheurs capables de le lire de manière critique et d’aller vérifier les sources derrière.
Par ailleurs, il s’agit ici de la préface d’un autre livre, qui se focalise sur les facteurs les mieux établis et les plus consensuels, et qui fait le lien avec la psychologie des apprentissages. C’est ce livre que je recommande aux enseignants. Évitons donc de généraliser hâtivement des critiques au-delà de leur domaine d’application.
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